CLOUD Act, FISA et l'illusion du datacenter en France

🔒 Vos donnĂ©es sont hĂ©bergĂ©es en France chez un cloud amĂ©ricain ? Microsoft l'a admis sous serment au SĂ©nat : elles restent accessibles au gouvernement US. Le lieu de stockage ne suffit pas. Ce qui compte, c'est la nationalitĂ© du prestataire.

CLOUD Act, FISA et l'illusion du datacenter en France
SĂ©rie « SouverainetĂ© numĂ©rique » — Le cadre juridique

Il y a une phrase que l'on entend réguliÚrement dans les réunions de direction informatique, prononcée avec une certaine satisfaction : « Nos données sont hébergées en France, nous sommes protégés. »
Cette affirmation est rassurante.
Elle est aussi, dans bien des cas, fausse.

Le lieu de stockage physique des données n'est pas le critÚre déterminant en droit américain.
Ce qui compte, c'est la nationalitĂ© du prestataire — ou plus prĂ©cisĂ©ment, la soumission de ce prestataire Ă  la juridiction des États-Unis.
Et depuis 2018, une loi fĂ©dĂ©rale amĂ©ricaine, le CLOUD Act, a dĂ©finitivement tranchĂ© la question : si votre fournisseur cloud est amĂ©ricain, vos donnĂ©es peuvent ĂȘtre atteintes par les autoritĂ©s amĂ©ricaines, peu importe oĂč elles se trouvent physiquement dans le monde.

Mais en avril 2026, un rapport du think-tank européen Future of Technology Institute (FOTI) a élargi le cadre d'un cran supplémentaire.
Ce n'est plus seulement la question de l'accÚs aux données qui est posée.
C'est celle de la continuitĂ© du service lui-mĂȘme.

Selon ce rapport, plus des trois quarts des pays europĂ©ens utilisent des services cloud amĂ©ricains pour des fonctions essentielles Ă  leur sĂ©curitĂ© nationale — et ces pays sont potentiellement exposĂ©s Ă  un mĂ©canisme de coupure Ă  distance, un "kill switch", que Washington pourrait activer unilatĂ©ralement en cas de tensions gĂ©opolitiques.
Ce n'est plus une hypothÚse théorique : l'administration Trump a déjà actionné ce levier, en coupant l'accÚs aux images satellites de Maxar à l'Ukraine, et en contraignant Microsoft à bloquer les comptes du procureur de la Cour Pénale Internationale.

En d'autres termes : dĂ©pendre d'un prestataire cloud amĂ©ricain, c'est s'exposer non seulement Ă  ce qu'il livre vos donnĂ©es Ă  des autoritĂ©s Ă©trangĂšres, mais aussi Ă  ce qu'il interrompe l'accĂšs Ă  ses services — y compris ses mises Ă  jour de sĂ©curitĂ© critiques — sur injonction ou pression politique de Washington.

L'aveu de Microsoft qui a tout changé

Lorsque le sénateur Simon Uzenat lui a demandé s'il pouvait garantir que les données des citoyens français ne seraient « jamais transmises, à la suite d'une injonction du gouvernement américain, sans l'accord explicite des autorités françaises », la réponse d'Anton Carniaux a été sans détour :

« Non, je ne peux pas le garantir. »

Il avait précisé un peu plus tÎt : « Quand nous sommes obligés de les donner, nous les donnons. »

Ce témoignage a provoqué une onde de choc dans les milieux spécialisés, tout en confirmant ce que juristes et experts en cybersécurité répÚtent depuis des années.
Il n'est pas propre Ă  Microsoft : les mĂȘmes contraintes s'appliquent identiquement Ă  Amazon Web Services et Ă  Google Cloud.
La loi ne fait pas de distinction entre les acteurs amĂ©ricains du cloud — elle les concerne tous, sans exception.

✏ Le CLOUD Act : texte, portĂ©e, mĂ©canisme

Adopté par le CongrÚs américain le 23 mars 2018, le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (CLOUD Act, H.R. 4943) modifie le Stored Communications Act de 1986 pour y ajouter une disposition explicite d'extraterritorialité.

Son mĂ©canisme est simple : il autorise les autoritĂ©s amĂ©ricaines — fĂ©dĂ©rales, locales, voire municipales — Ă  contraindre, par mandat ou assignation judiciaire, tout fournisseur de services Ă©tabli sur le territoire amĂ©ricain Ă  produire les donnĂ©es de ses clients quel que soit le pays oĂč ces donnĂ©es sont physiquement stockĂ©es.

Le CLOUD Act ne se limite pas aux entreprises américaines au sens strict.
Il vise Ă©galement les filiales Ă©trangĂšres d'entreprises amĂ©ricaines, ainsi que — extension notable — certaines entreprises non amĂ©ricaines qui ciblent le marchĂ© amĂ©ricain via des filiales implantĂ©es aux États-Unis.

Un prestataire peut théoriquement contester une demande s'il estime qu'elle entre en conflit avec les lois du pays étranger concerné.
Mais cette procédure de contestation reste soumise aux tribunaux américains.
Et pour certains rĂ©gimes lĂ©gaux — notamment la section 702 du FISA — aucune contestation formelle n'est mĂȘme prĂ©vue.

Le FISA : la surveillance sans mandat

Si le CLOUD Act est la loi la plus souvent citée dans le débat sur la souveraineté numérique, il ne représente qu'une partie du problÚme juridique.
L'autre pilier, souvent négligé dans les communications commerciales des hyperscalers, est le Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), et plus particuliÚrement sa section 702, introduite en 2008.

La différence entre les deux textes est fondamentale :

Le CLOUD Act opĂšre dans un cadre judiciaire.
Il nĂ©cessite un mandat ou une assignation, dans le cadre d'une procĂ©dure pĂ©nale ou de sĂ©curitĂ© nationale, et il vise des donnĂ©es spĂ©cifiques liĂ©es Ă  une enquĂȘte prĂ©cise.
Le prestataire est thĂ©oriquement informĂ© et peut — rarement — contester.

La section 702 du FISA fonctionne autrement.
Elle autorise les agences de renseignement amĂ©ricaines — NSA en tĂȘte — Ă  collecter, sans mandat individuel et de façon massive, les donnĂ©es numĂ©riques de personnes non amĂ©ricaines situĂ©es hors des États-Unis.
Elle s'applique dÚs lors que le traitement des données passe par un fournisseur de services de communication électronique soumis au droit américain.
Ce qui, compte tenu de la place des acteurs américains dans l'infrastructure internet mondiale, représente une part considérable du trafic numérique planétaire.

La section 702 du FISA autorise les agences de renseignement américaines à collecter, sans mandat et de façon massive, les données numériques des personnes non américaines, rappelle Henri d'Agrain, délégué général du Cigref, dans une réaction publiée par LeMagIT en avril 2024.
Il ajoutait, plus directement : « Les entreprises américaines disposent de guichets ouverts auprÚs des agences de renseignement pour déposer des demandes de recueil d'informations sensibles sur leurs concurrents non-US. »

L'arsenal extraterritorial américain

La distinction cruciale que les hyperscalers brouillent

Face Ă  ces rĂ©alitĂ©s juridiques, les grands fournisseurs cloud amĂ©ricains ont dĂ©veloppĂ© un discours bien rodĂ©, qui mĂȘle des Ă©lĂ©ments vrais et des effets de cadrage trompeurs.

Henri d'Agrain du Cigref rĂ©sume la confusion entretenue avec prĂ©cision : il existe une confusion entre la cybersĂ©curitĂ© des services cloud — qui permet de se protĂ©ger d'accĂšs illĂ©gitimes et illĂ©gaux — et la protection contre les accĂšs illĂ©gitimes, mais lĂ©gaux des services de renseignements.

En d'autres termes : un service cloud amĂ©ricain peut ĂȘtre parfaitement sĂ©curisĂ© contre les hackers et les cybercriminels (accĂšs illĂ©gitimes et illĂ©gaux) tout en restant vulnĂ©rable Ă  une injonction gouvernementale amĂ©ricaine (accĂšs lĂ©gitimes — selon le droit amĂ©ricain — mais extraterritoriaux).
Les deux problĂšmes sont distincts et ne se traitent pas avec les mĂȘmes outils.

Les arguments les plus souvent avancĂ©s par les hyperscalers mĂ©ritent d'ĂȘtre examinĂ©s un Ă  un.

Argument 1 : « Aucune donnée d'entreprise européenne n'a jamais été transmise. »

Microsoft, AWS et Google affirment réguliÚrement ne pas avoir transmis de données d'entreprises ou de gouvernements européens en vertu du CLOUD Act.
Anton Carniaux lui-mĂȘme a prĂ©cisĂ© devant le SĂ©nat : « Cela ne s'est encore jamais produit. »

C'est peut-ĂȘtre vrai.
Mais comme le soulÚve Korben.info, c'est exactement ce qu'on disait avant Snowden, avant PRISM, avant qu'on découvre l'ampleur de la surveillance américaine.
Le fait que cela ne se soit pas encore produit ne constitue pas une garantie juridique.
Il constitue une promesse, fondée sur la bonne foi d'un acteur commercial.

Argument 2 : « Nos données sont chiffrées, donc inaccessibles. »

Le chiffrement protÚge la confidentialité des données : des données chiffrées livrées à des autorités américaines sont difficilement exploitables sans les clés.
C'est une protection réelle, mais partielle.
Elle ne couvre pas deux autres dimensions du risque.

La premiĂšre est juridique.
Si le prestataire détient ou peut techniquement accéder aux clés de chiffrement, une injonction légale peut contraindre leur divulgation, rendant le chiffrement inopérant.
Dans les architectures oĂč les clĂ©s sont gĂ©rĂ©es par un tiers souverain externe, comme dans le modĂšle S3NS, le prestataire amĂ©ricain ne peut effectivement pas livrer les donnĂ©es en clair.
Mais cette architecture a une contrepartie opérationnelle : le CSP ne maßtrise plus l'intégralité de ses SLA, puisque toute opération de déchiffrement dépend de la disponibilité du tiers.
Si ce dernier ne rĂ©pond pas dans les dĂ©lais, le service sort des SLA — sans que ce soit la faute du CSP.

La seconde dimension que le chiffrement ne couvre pas du tout est celle de la disponibilité et de l'intégrité du systÚme.
Le rapport FOTI documente qu'un prestataire amĂ©ricain soumis Ă  des sanctions peut ĂȘtre contraint de cesser de dĂ©livrer ses patches et correctifs de sĂ©curitĂ© Ă  certains clients ou pays.
Ce n'est pas un problÚme de confidentialité des données.
C'est un problÚme de maintien en condition de sécurité (MCS) de l'infrastructure logicielle.
Des binaires non patchés accumulent des vulnérabilités connues et exploitables, indépendamment de tout chiffrement.
Ces deux risques (interruption de service et suspension des mises à jour) relÚvent du pilier Disponibilité du triptyque CIA (Confidentiality / Integrity / Availability), et non du pilier Confidentialité que le chiffrement adresse.

Argument 3 : « Nos serveurs sont en Europe, donc le droit européen s'applique. »

Contrairement à la croyance populaire, le lieu de stockage des données est secondaire aux yeux des juges américains.
L'élément déterminant est la notion de contrÎle.
Si une entité américaine, qu'il s'agisse d'une maison mÚre ou d'une direction, a la capacité effective ou juridique d'influencer une filiale étrangÚre, elle est tenue de fournir les données réclamées par les autorités.

Argument 4 : « Nous ne couperons jamais l'accÚs à nos services. »

Cet argument n'est jamais formulĂ© explicitement par les hyperscalers — il est implicite dans l'ensemble de leurs communications commerciales, qui insistent sur la continuitĂ© de service et la fiabilitĂ© opĂ©rationnelle.
Il mĂ©rite pourtant d'ĂȘtre examinĂ©, parce que les prĂ©cĂ©dents existent.

Le rapport FOTI du 17 avril 2026 en documente deux, actionnés par l'administration Trump.

Le premier est l'Ukraine.
En 2025, Ă  la suite d'un Ă©change tendu entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky au Bureau ovale, les États-Unis ont privĂ© l'Ukraine de l'accĂšs aux images satellites de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine Maxar — donnĂ©es critiques pour la conduite des opĂ©rations militaires ukrainiennes.
Il ne s'agissait pas d'un mandat judiciaire ni d'une procédure CLOUD Act.
C'était une décision politique unilatérale, actionnée en quelques heures.

Le second est la Cour Pénale Internationale.
L'administration américaine a utilisé des sanctions pour contraindre Microsoft à bloquer les comptes de son procureur.
Une entreprise privĂ©e amĂ©ricaine, sous pression gouvernementale, a coupĂ© l'accĂšs Ă  ses services Ă  une institution internationale — sans procĂ©dure judiciaire formelle.

Ces deux cas illustrent une réalité que les prestataires cloud américains ne peuvent pas nier : leur dépendance au droit et à la politique américaine n'est pas limitée aux procédures judiciaires.
Elle couvre aussi les décisions politiques exécutives, dont l'imprévisibilité est, par définition, non gérable contractuellement.

Argument 5 : « Nos "sovereign clouds" résolvent le problÚme. »

C'est la réponse commerciale la plus récente.
Elle mérite un examen particulier.

Zoom sur l'AWS European Sovereign Cloud : étanche techniquement, perméable juridiquement

Le 15 janvier 2026, Amazon Web Services a officiellement lancé son AWS European Sovereign Cloud (ESC), basé dans le Brandebourg en Allemagne.
L'annonce a été faite en grande pompe, avec 7,8 milliards d'euros d'investissement annoncés et seize ministres et hauts fonctionnaires européens mobilisés pour saluer « un jalon important ».
La France, fait notable, n'était pas représentée.

L'offre est techniquement sérieuse.
L'AWS European Sovereign Cloud est une partition entiÚrement dédiée, physiquement et logiquement séparée du reste de l'infrastructure AWS.
Basé dans le Brandebourg en Allemagne, il est établi sous une entité juridique européenne indépendante (AWS European Sovereign Cloud GmbH).
Les opérations sont 100 % européennes, exclusivement gérées par des citoyens de l'UE basés dans l'UE.
Identité et facturation sont séparées du reste d'AWS.

Les garanties opérationnelles sont réelles.
Mais la question juridique reste entiĂšre.
L'étanchéité opérationnelle ne constitue qu'une partie du problÚme : le contrÎle capitalistique, lui, demeure entre les mains de la maison-mÚre américaine, maintenant une capacité théorique de réquisition ou d'injonction légale, indépendamment de la localisation effective des données.
En cas d'injonction judiciaire amĂ©ricaine — CLOUD Act, FISA — la gouvernance locale ne dispose d'aucun moyen juridique d'opposition.

Le diagnostic est confirmé par SoftwareSeni dans une analyse publiée en février 2026 : AWS ESC est opéré par une entité juridique allemande avec une véritable séparation opérationnelle, mais Amazon.com Inc. reste la maison-mÚre américaine.
Le CLOUD Act s'applique au niveau de la maison-mÚre, et l'indépendance opérationnelle de la filiale ne rompt pas l'obligation statutaire de la maison-mÚre de se conformer à un mandat américain.

✏ AWS European Sovereign Cloud : ce qu'il fait, ce qu'il ne fait pas

Ce que l'ESC apporte réellement :

  • Infrastructure physiquement et logiquement sĂ©parĂ©e des rĂ©gions commerciales AWS mondiales
  • EntitĂ© juridique de droit allemand, dirigĂ©e par des citoyens UE rĂ©sidant dans l'UE
  • MĂ©tadonnĂ©es (IAM, logs, facturation, configurations) stockĂ©es exclusivement en Europe
  • ConformitĂ© C5 (Ă©quivalent allemand de SecNumCloud), ISO 27001, SOC 1/2/3
  • Environ 90 services disponibles au lancement (contre 240+ en rĂ©gions commerciales)
  • SurcoĂ»t d'environ +15 % par rapport aux rĂ©gions commerciales standard

Ce que l'ESC ne garantit pas :

  • L'immunitĂ© vis-Ă -vis du CLOUD Act : la maison-mĂšre reste Amazon.com Inc., sociĂ©tĂ© de droit amĂ©ricain
  • L'immunitĂ© vis-Ă -vis de la section 702 du FISA
  • La protection contre une dĂ©cision politique amĂ©ricaine de suspension de service : si Amazon.com Inc. est soumise Ă  des sanctions ou Ă  une injonction exĂ©cutive amĂ©ricaine, l'isolation opĂ©rationnelle de la filiale allemande ne constitue pas une protection lĂ©gale absolue
  • La continuitĂ© des mises Ă  jour de sĂ©curitĂ© en cas de pression ou de sanctions amĂ©ricaines visant l'organisation cliente, son secteur ou son pays — un risque documentĂ© par le rapport FOTI (avril 2026) avec les prĂ©cĂ©dents Maxar/Ukraine et CPI/Microsoft
  • La paritĂ© de services : au lancement, pas de CloudFront, pas d'instances GPU, la plupart des modĂšles Bedrock absents
  • Trois zones de disponibilitĂ© : seulement deux Ă  l'ouverture, en deçà du standard enterprise

Ces mĂȘmes limites s'appliquent, de maniĂšre identique, Ă  d'autres founisseurs dont les maisons-mĂšres restent respectivement des sociĂ©tĂ©s de droit amĂ©ricain.

Le Data Privacy Framework : un accord fragile sur fondations instables

L'accord UE-États-Unis sur le transfert de donnĂ©es personnelles — le Data Privacy Framework (DPF), adoptĂ© en juillet 2023 pour succĂ©der au Privacy Shield invalidĂ© par la CJUE en 2020 — est censĂ© apporter un cadre lĂ©gal sĂ©curisĂ© pour les transferts transatlantiques.
Mais sa solidité est sérieusement questionnée.

Les choses se sont aggravées en janvier 2025.
Le gouvernement Trump a rĂ©voquĂ© les membres du Privacy and Civil Liberties Oversight Board (PCLOB) — l'organe amĂ©ricain indĂ©pendant chargĂ© de superviser les programmes FISA 702 — le laissant non fonctionnel.
La Commission européenne a cité le PCLOB 31 fois dans sa décision d'adéquation DPF.
Max Schrems a rĂ©sumĂ© la situation ainsi : « Cet accord a toujours reposĂ© sur du sable. Au lieu de limitations lĂ©gales stables, l'UE a acceptĂ© des promesses exĂ©cutives qui peuvent ĂȘtre renversĂ©es en quelques secondes. »

Le schĂ©ma est bien connu : Safe Harbor est tombĂ© avec l'arrĂȘt Schrems I en 2015 ; le Privacy Shield a suivi avec Schrems II en 2020.
Le DPF fait l'objet d'un recours — le « Latombe challenge » — portĂ© devant la CJUE depuis le 31 octobre 2025.
Un potentiel Schrems III qui, s'il aboutit, fragiliserait Ă  nouveau l'ensemble du cadre juridique des transferts de donnĂ©es vers les États-Unis.

Ce que le RGPD dit — et ce que le CLOUD Act en fait

L'article 48 du RGPD est explicite : une dĂ©cision d'une juridiction Ă©trangĂšre exigeant le transfert de donnĂ©es personnelles vers ce pays ne peut ĂȘtre reconnue ou exĂ©cutoire en Europe que si elle est fondĂ©e sur un accord international en vigueur entre ce pays et l'Union europĂ©enne.
Un mandat émis dans le cadre du CLOUD Act n'est pas fondé sur un tel accord.
C'est un instrument unilatéral américain.

Le résultat est un conflit de normes structurel : les entreprises européennes utilisant des services cloud américains se retrouvent potentiellement exposées à une double injonction contradictoire.
Le CLOUD Act peut leur imposer de livrer des données.
Le RGPD peut leur interdire de le faire sans une base légale reconnue.
Ce dilemme n'a pas de résolution juridique satisfaisante dans le droit actuel.

✏ Le « dilemme français » : Health Data Hub et Microsoft

L'affaire du Health Data Hub illustre parfaitement la tension entre impĂ©ratifs opĂ©rationnels et souverainetĂ© juridique — et son coĂ»t rĂ©el, humain et financier.

Créée en 2019 pour centraliser les données de santé des Français (SNDS), la Plateforme des données de santé a été confiée à Microsoft Azure dÚs le départ.
L'ancienne ministre de la SantĂ© AgnĂšs Buzyn l'a admis devant la commission d'enquĂȘte parlementaire : « Aucune des notes qui me sont remontĂ©es de mes services n'a Ă  aucun moment mis en balance le fait que l'on avait d'autres possibilitĂ©s. »
La question de la souveraineté juridique ne semble tout simplement pas avoir été posée au moment du choix.

Six ans plus tard, la Cour des comptes a livrĂ© un bilan accablant devant la mĂȘme commission, le 17 mars 2026 : la plateforme a coĂ»tĂ© 200 millions d'euros pour un retour sur investissement rĂ©el chiffrĂ© Ă  500 000 euros — contre les 54 millions initialement attendus.
Les magistrats ont explicitement désigné la "défiance" générée par l'hébergement chez Microsoft Azure comme facteur direct de sous-utilisation de la plateforme.
Une dĂ©fiance qui n'est pas irrationnelle : elle est la consĂ©quence logique, par les utilisateurs eux-mĂȘmes, de l'exposition juridique documentĂ©e dans cet article.

Les parlementaires ont également mis au jour une "opacité" autour de la procédure initiale de sélection, allant jusqu'à s'interroger sur l'égalité de traitement des candidats lors de l'appel d'offres original.

En avril 2026, la Plateforme des donnĂ©es de santĂ© a finalement annoncĂ© sa migration vers Scaleway — opĂ©rateur français, de droit europĂ©en — aprĂšs un processus de sĂ©lection imposant 350 exigences techniques, lancĂ© via le marchĂ© UGAP "Nuage public".
Une migration opérationnelle attendue "fin 2026, début 2027", selon le directeur par intérim Laurent Vilboeuf.
Soit plus de sept ans aprĂšs un choix initial qui n'aurait jamais dĂ» ĂȘtre fait sans que la question juridique soit posĂ©e.

Que reste-t-il comme protection réelle ?

La qualification SecNumCloud 3.2, délivrée par l'ANSSI, reste à ce jour le seul référentiel européen qui impose explicitement l'immunité vis-à-vis des lois extraterritoriales non européennes.
Son article 19.6 exige que le prestataire soit soumis exclusivement au droit européen, avec un contrÎle majoritaire européen du capital et de la gouvernance.
Elle ne concerne pas les offres commerciales des hyperscalers amĂ©ricains — par construction.

Cette protection a cependant un prix.
La Cour des comptes l'a documentĂ© devant la commission d'enquĂȘte de l'AssemblĂ©e nationale en mars 2026 : recourir Ă  une solution qualifiĂ©e SecNumCloud reprĂ©sente un surcoĂ»t de 25 Ă  40 % par rapport Ă  une offre cloud classique.
Dans un contexte de contrainte budgĂ©taire forte sur les administrations publiques, cet Ă©cart est un frein rĂ©el Ă  l'adoption — et il explique en partie pourquoi le cadre protecteur existe sans ĂȘtre massivement utilisĂ©.
C'est le paradoxe central de la souveraineté numérique française : les outils existent, les textes existent, mais le prix de la protection décourage ceux qui en auraient le plus besoin.

La loi SREN (Sécurisation et Régulation de l'Espace Numérique), adoptée en mai 2024 et codifiée à l'article 31 de la loi n°2024-449, ancre SecNumCloud dans le droit positif français pour les données les plus sensibles des administrations.
Elle impose le respect du rĂ©fĂ©rentiel pour tout hĂ©bergement cloud de donnĂ©es sensibles de l'État.
Mais son application reste dépendante des arbitrages budgétaires et de la volonté politique de faire respecter l'obligation en pratique.

L'EUCS (European Union Cybersecurity Certification Scheme for Cloud Services), le pendant européen de SecNumCloud en cours d'élaboration par l'ENISA, fait l'objet d'un débat politique intense.
Une version préliminaire discutée en avril 2024 avait supprimé les exigences de protection contre l'extraterritorialité pour ses niveaux les plus élevés, suscitant une vive réaction de l'ANSSI et du Cigref.
La version finale, attendue pour 2026, dĂ©terminera si l'Europe se dote d'un cadre commun crĂ©dible — ou si elle laisse chaque État membre naviguer seul.

Enfin, le signal politique le plus fort de cette pĂ©riode est peut-ĂȘtre institutionnel.
En janvier 2026, l'AssemblĂ©e nationale a créé une commission d'enquĂȘte — et non un simple rapport d'information — sur les dĂ©pendances structurelles et les vulnĂ©rabilitĂ©s systĂ©miques dans le secteur du numĂ©rique.

Ce choix n'est pas anodin : une commission d'enquĂȘte dispose de pouvoirs d'investigation renforcĂ©s, peut contraindre des tĂ©moins Ă  comparaĂźtre, et ses conclusions ont un poids politique diffĂ©rent d'un rapport parlementaire ordinaire.

Le fait que trente dĂ©putĂ©s de tous bords y consacrent six mois de travaux intensifs — avec des auditions allant de la Cour des comptes Ă  la CNIL, en passant par Thierry Breton, la directrice gĂ©nĂ©rale d'Orange et le gĂ©nĂ©ral chargĂ© de la transformation numĂ©rique de l'OTAN — dit quelque chose d'essentiel sur la gravitĂ© avec laquelle la reprĂ©sentation nationale considĂšre dĂ©sormais ce sujet.
Son rapport final, attendu à l'été 2026, sera probablement la référence législative et politique sur ces questions pour les années à venir.

Ce que cela signifie concrĂštement pour les organisations

La réalité juridique et opérationnelle décrite dans cet article n'implique pas nécessairement de migrer immédiatement toutes les données vers des prestataires européens.
Elle implique de faire des choix Ă©clairĂ©s, fondĂ©s sur une analyse honnĂȘte du risque qui couvre dĂ©sormais trois dimensions : l'accĂšs aux donnĂ©es, l'interruption de service, et la suspension des mises Ă  jour de sĂ©curitĂ©.

Quatre questions permettent de structurer cette réflexion.

1. Quelle est la sensibilité réelle des données hébergées ?

Pour des données publiques ou non stratégiques, la question de l'extraterritorialité est secondaire.
Pour des données de santé, des secrets d'affaires, des données réglementées (défense, judiciaire, propriété intellectuelle stratégique), le risque est concret et documenté.

2. Quelle est votre dépendance opérationnelle au prestataire ?

Cette question dépasse celle des données.
Si votre organisation ne peut pas fonctionner — mĂȘme temporairement — sans les services d'un prestataire amĂ©ricain, vous ĂȘtes exposĂ© au risque de kill switch documentĂ© par le rapport FOTI.
Une organisation dont la messagerie, les outils collaboratifs, le CRM, l'ERP et les outils de dĂ©veloppement sont tous chez le mĂȘme prestataire amĂ©ricain a une exposition opĂ©rationnelle trĂšs diffĂ©rente de celle qui n'y hĂ©berge qu'une partie de ses donnĂ©es.

3. Quel est votre niveau d'exposition au risque géopolitique ?

Le rapport FOTI identifie 23 pays européens exposés au risque de kill switch pour leurs fonctions de défense et de sécurité nationale.
Mais les entreprises et organisations qui travaillent dans des secteurs stratĂ©giques — dĂ©fense, Ă©nergie, santĂ©, finance, infrastructures critiques — ont un profil de risque diffĂ©rent du reste de l'Ă©conomie.
La probabilitĂ© qu'une tension gĂ©opolitique affecte leurs prestataires n'est pas nulle, et la consĂ©quence d'une interruption peut ĂȘtre irrĂ©versible.

4. Existe-t-il une alternative opérationnelle crédible ?

La rĂ©ponse est de plus en plus souvent oui — mĂȘme si les offres europĂ©ennes ne couvrent pas encore l'intĂ©gralitĂ© des services disponibles chez les hyperscalers amĂ©ricains.
Le marché cloud de 180 millions d'euros attribué par la Commission européenne en mars 2026 à des acteurs européens exclusivement en est la démonstration opérationnelle la plus récente.
C'est précisément ce qu'un prochain article de cette série explorera, en dressant un panorama des acteurs et des offres disponibles en France et en Europe.

📌 En conclusion

Héberger ses données en France ou en Europe chez un prestataire américain ne protÚge pas contre le CLOUD Act ni contre la section 702 du FISA.

Le critĂšre dĂ©terminant en droit amĂ©ricain est la nationalitĂ© du prestataire — ou plus prĂ©cisĂ©ment, sa soumission Ă  la juridiction amĂ©ricaine — et non la localisation physique des serveurs.

Cette réalité a été confirmée sous serment devant le Sénat français par Microsoft en juin 2025.
Elle s'applique de maniÚre identique à AWS et à Google Cloud, pour ne citer que les 3 leaders américains.

Les offres de « sovereign cloud » des hyperscalers américains apportent des garanties opérationnelles réelles mais ne résolvent pas l'exposition juridique fondamentale, tant que la maison-mÚre reste une société de droit américain.

La seule protection juridique robuste disponible aujourd'hui, en France, est la qualification SecNumCloud 3.2 de l'ANSSI, qui impose l'immunité vis-à-vis des lois extraterritoriales et un contrÎle capitalistique européen.

Références

  1. Usine Digitale, « Oui, Microsoft peut transmettre les donnĂ©es des Français aux États-Unis — et ce n'est pas nouveau », juillet 2025. usine-digitale.fr
  2. Clubic / Mathieu Grumiaux, « Microsoft face au Sénat : l'aveu qui fait vaciller la souveraineté numérique française », juillet 2025. clubic.com
  3. Techniques de l'Ingénieur, « Microsoft avoue ne pas garantir la confidentialité des données », août 2025. techniques-ingenieur.fr
  4. Wikipedia FR, « CLOUD Act ». fr.wikipedia.org
  5. Wikipedia FR, « Foreign Intelligence Surveillance Act ». fr.wikipedia.org
  6. CLUSIF, « Guides pratiques — RGPD transfert de donnĂ©es vers les États-Unis », mars 2024. clusif.fr
  7. LeMagIT / Bertrand Lemaire, « Espionnage Ă©conomique par l'IT : les États-Unis renforcent FISA, l'Europe rĂ©agira-t-elle ? », avril 2024. lemagit.fr
  8. Assemblée nationale, Question écrite n°482, renouvellement du FISA section 702, 2024. questions.assemblee-nationale.fr
  9. Oodrive, « Prolongement de la loi FISA : une menace pour nos données », décembre 2024. oodrive.com
  10. SoftwareSeni, « How the US CLOUD Act and FISA 702 Create Legal Exposure for EU Cloud Data », février 2026. softwareseni.com
  11. IT Social, « AWS European Sovereign Cloud : étanche technologiquement, perméable juridiquement », janvier 2026. itsocial.fr
  12. Cloudvisor, « Sovereignty as a Service: The AWS European Sovereign Cloud is Live », avril 2026. cloudvisor.co
  13. AWS Blog, « Opening the AWS European Sovereign Cloud », janvier 2026. aws.amazon.com
  14. Journal du Net, « AWS lance sa version du cloud souverain mais doit encore convaincre », janvier 2026. journaldunet.com
  15. Cafétech, « Amazon lance un cloud "souverain" en Europe », janvier 2026. cafetech.fr
  16. BILAN.ch, « Cloud Act : les données en Europe restent accessibles aux USA », décembre 2025. bilan.ch
  17. Silicon.fr, « AWS EU Sovereign Cloud : gouvernance et engagements juridiques », janvier 2026. silicon.fr
  18. Health Data Hub, communiqué de presse « La Plateforme des données de santé engage sa migration vers un cloud souverain avec Scaleway », avril 2026.
  19. ANSSI, SecNumCloud — RĂ©fĂ©rentiel d'exigences, version 3.2, mars 2022. cyber.gouv.fr
  20. Loi n°2024-449 du 21 mai 2024, « visant à sécuriser et réguler l'espace numérique » (SREN), article 31.
  21. Escaramozzino Legal, « CybersĂ©curitĂ© dans le cloud : certification europĂ©enne — LSREN vs EUCS », avril 2024. escaramozzino.legal
  22. InfoQ, « AWS Launches European Sovereign Cloud amid Questions about U.S. Legal Jurisdiction », janvier 2026. infoq.com
  23. Commission d'enquĂȘte de l'AssemblĂ©e nationale sur les dĂ©pendances numĂ©riques
  24. Future of Technology Institute (FOTI), rapport du 17 avril 2026, relayé par BFM TV, Reuters.